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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 19:11

de BenoistRéédition d’un classique, les réponses d’Alain de Benoist le 28 janvier 2009 au questionnaire de la Nietzsche académie. Co-fondateur en 1968 du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), Alain de Benoist est l’auteur de l’essai Vu de droite couronné par l’Académie française qui traite notamment du Zarathoustra de Nietzsche.

 

Nietzsche Académie – Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Alain de Benoist – Je l’ai découvert assez jeune, lorsque j’étais en classe de philosophie, soit vers l’âge de seize ans. Ce fut un éblouissement. Une révélation. C’est ce qui explique que, sur le plan philosophique, Nietzsche soit resté pour moi une référence indépassable pendant près de vingt ans. Autour des années 1980, cependant, c’est à Heidegger que j’ai fini par donner la première place. J’ai en effet été sensible à la critique faite par ce dernier de la philosophie de Nietzsche. Heidegger opère une distinction rigoureuse, qui a pour moi été décisive, entre ontologie et métaphysique. Il montre que, chez Nietzsche, la Volonté de Puissance – en réalité, Volonté vers (zur) la Puissance – est en péril de devenir simple volonté de volonté. Comme Nietzsche, Heidegger accorde une importance considérable à la question du nihilisme, mais il montre aussi que, face au nihilisme, la tâche la plus urgente n’est pas tant de substituer des valeurs à d’autres valeurs, fussent-elles opposées, mais de sortir de l’univers de la valeur, qui est une mutilation de l’Etre. Sa conclusion est que Nietzsche, dans la mesure où il demeure prisonnier de l’univers de la valeur, reste encore dans la métaphysique. Enfin, sur la question de la vérité, question nietzschéenne par excellence, ce que déduit Heidegger d’une méditation sur la notion grecque d’aléthéia, me paraît d’une profondeur inégalée.

Cela dit, Heidegger n’est pas à ranger parmi les adversaires de Nietzsche. Il le critique, certes, mais il le prolonge aussi. On peut penser qu’il va plus loin que lui. La mise en perspective de la pensée nietzschéenne ne m’a donc pas conduit à l’abandonner, tant s’en faut. Il reste à mes yeux un tournant majeur de l’histoire de la pensée, un immense démystificateur, en même temps qu’un incontestable professeur d’existence.

 

 NA – Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

AdB – Tous, bien entendu. Et l’on est d’autant moins excusable de s’en tenir à la lecture des œuvres les plus connues que l’on dispose aujourd’hui en France d’une excellente traduction de l’édition Colli-Montinari, qui a notamment l’immense mérite de proposer l’intégralité des fragments posthumes. Mais pour aborder Nietzsche, je conseillerais en priorité Le crépuscule des idoles (surtout pour son chapitre « Comment le “monde vrai” devient enfin une fable »), et plus encore La généalogie de la morale. A moins qu’on ne préfère commencer par son premier livre, L’origine de la tragédie (1872), dont il disait lui-même qu’il fut sa « première transmutation de toutes les valeurs ». Il faut en revanche éviter Ainsi parlait Zarathoustra, qui attire toujours le lecteur peu familier de Nietzsche parce qu’il paraît facile à lire, alors que, s’il est en effet « facile à lire », il est aussi très difficile à comprendre pour qui n’a pas déjà pénétré dans les arcanes de la pensée nietzschéenne.

Enfin, on ne saurait aborder Nietzsche sans avoir un minimum de connaissance de la philosophie en général. Certes, Nietzsche n’est pas qu’un philosophe, au sens usuel du terme, mais il est aussi et d’abord cela. Qui n’est pas familiarisé avec l’histoire de la philosophie passera, en le lisant, à côté de bien des choses ou, pis encore, en tirera des conclusions erronées. Le fait que les œuvres de Nietzsche paraissent d’un accès « facile » – elles le sont en effet, comparées à celles de Kant ou de Hegel – explique qu’aucun philosophe, peut-être, n’a été autant que lui victime de contresens nés d’une information fragmentaire ou de lectures trop superficielles. C’est ce genre de contresens, par exemple, que commettent ceux qui voient dans la Volonté de Puissance une exaltation de la force physique, voire de la force brutale, alors qu’elle trouve avant tout chez Nietzsche sa source dans le détachement moral.


NA – Etre nietzschéen, qu’est-ce que cela veut dire ?

AdB - Je me le demande parfois, tant il y a chez certains de prétention à se déclarer tels. Henri Birault voyait juste, à mon avis, quand il disait qu’un « nietzschéen » est quelqu’un qui pense avec Nietzsche, et non pas comme lui. Nietzsche nous apprend un certain nombre de choses ; encore faut-il comprendre ce qu’il nous apprend. Etre nietzschéen, par exemple, c’est comprendre ce que signifie l’Eternel Retour, et se conformer soi-même à cette compréhension. C’est comprendre que le non-être n’a aucune teneur ontologique, et que la Vérité à majuscule n’est qu’un moyen de nier la vérité tout court, c’est-à-dire le réel. Avec Nietzsche, nous apprenons en effet à distinguer le « monde vrai » du réel, à faire appel au certum contre le verum. Le « monde vrai » est une fable. Le monde réel échappe à la Vérité dès l’instant que l’on a radicalement récusé l’au-delà : plus de « monde des apparences » s’il n’y a pas de monde des essences. Nietzsche ne récuse pas l’idée qu’il y a des choses véridiques et d’autres qui sont fausses, inexactes ou illusoires. Il dit que la Vérité est mensonge, mais mentir implique encore d’admettre qu’il y ait quelque chose qui soit non mensonger. La « vraie vérité » – la vérité de l’Etre – se moque de la vérité, comme la vraie raison se moque de la raison et la vraie morale de la morale.

Etre nietzschéen, c’est comprendre ce que veut dire Nietzsche lorsqu’il dénonce ceux qui se veulent porteurs de « la plus longue mémoire », c’est-à-dire les « derniers hommes » (ceux qui « clignent de l’œil »), ces hommes auxquels appartient l’avenir immédiat et auxquels il oppose, dans La généalogie de la morale, la nécessité bienfaisante de l’oubli. La mémoire est le fondement de la morale, l’oubli la condition de l’innocence et de la création. Si Nietzsche se tourne vers les Grecs, ce n’est pas seulement, comme le dira Heidegger, parce que se mettre à leur écoute c’est se donner la possibilité d’un nouveau commencement, mais aussi parce que, pour lui, les Grecs sont ceux qui ont le plus aimé la vie : ils l’ont aimée au point de n’avoir pas eu besoin qu’elle ait un sens.

     

NA – Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

AdB –  La Vénus de Milo est-elle de droite ou de gauche ? Et la philosophie de Parménide ? Indépendamment du fait que les termes de « droite » et de « gauche » n’ont jusqu’à présent jamais reçu de définition satisfaisante (et qu’ils tendent à perdre aujourd’hui toute signification), il est évident que Nietzsche n’est pas un doctrinaire politique, même s’il s’est exprimé, en diverses occasions, sur un certain nombre de questions politiques (il critique l’idée de progrès, le socialisme égalitaire, le nationalisme allemand, l’antisémitisme, etc.). Nietzsche s’est engagé plutôt sur le terrain de l’anthropologie politique, dans l’intention d’apprendre à agir et penser autrement en politique. Il ne trace pas les contours d’une théorie politique, mais s’interroge sur le fondement de l’ordre politique.

L’une de ses caractéristiques, par ailleurs, est qu’il n’a pas seulement influencé des penseurs, mais aussi des écrivains, des artistes, des hommes d’action. La raison tient à sa philosophie, au fait que les concepts à partir desquels il argumente diffèrent complètement, par exemple, du cogito cartésien, de l’impératif catégorique kantien, de l’Aufhebung hégélienne, de la durée bergsonienne, etc. Ce ne sont pas des concepts qui font système, mais des « ferments » qui engendrent avant tout des images. C’est ce qui explique que sa pensée ait pu marquer Thierry Maulnier, Paul Valéry, Roger Caillois, David Herbert Lawrence, Cioran ou Michel Tournier, sans oublier la vaste majorité des auteurs de la Révolution Conservatrice allemande (à la notable exception de Carl Schmitt), tout autant que des hommes « de gauche » comme Georges Bataille, Pierre Klossowski, Jack London, Georges Palante, George Bernard Shaw, Michel Foucault ou Gilles Deleuze (qui, comme Nietzsche, assignait à la philosophie la tâche de lutter contre la bêtise, celle-ci se définissant chez lui comme ce qui réduit les différences au semblable et le singulier au catégorisable). On peut donc très bien être un « nietzschéen de droite » ou « de gauche ». Inversement, la vulgate d’extrême droite sur la « volonté de puissance » et la « grande santé », qui se réclame de Nietzsche (généralement sans l’avoir beaucoup lu) pour légitimer le darwinisme social, la loi de la jungle, la haine de l’Autre et le déchaînement des instincts, n’a d’égale en bêtise que les condamnations haineuses d’une gauche qui confond immoralisme et amoralisme. Les uns et les autres se font d’ailleurs de Nietzsche la même idée fausse, les uns pour l’encenser ou l’embrigader, les autres pour le dénoncer comme un auteur répulsif.

 

NA – Quels auteurs sont nietzschéens ?

AdB - Vaste question. Si l’on s’en tient au champ de la pensée contemporaine, je dirais que, plus que Michel Maffesoli, qui tend à tirer le dionysiaque vers l’orgiaque collectif et l’exubérance sociale, le philosophe français le plus « nietzschéen » est à mes yeux Clément Rosset. Démystificateur tout comme le fut Nietzsche, Rosset a passé sa vie à critiquer la « duplication » du réel, à affirmer le caractère tragique de l’existence et la nécessité de l’éprouver avec allégresse et reconnaissance. Nietzsche dénonçait les « arrière-mondes » d’où proviennent la métaphysique, la religion et la morale. Pour Rosset, le réel est « idiot » au sens étymologique, c’est-à-dire singulier, absolument dépourvu de double ou de miroir. Le monde n’est porteur d’aucun sens global, il n’est redevable d’aucune interprétation morale, il n’est justifiable d’aucun devoir-être, et c’est en le reconnaissant comme tel qu’on accède à la joie. Gai savoir, amor fati : comme chez Nietzsche, pour qui la gaieté était de toute évidence d’essence musicale, le thème central de la pensée de Clément Rosset est la joie, l’allégresse, la jubilation.

 

NA – Pourriez-vous donner une définition du Surhomme ?

AdB - Deux réponses doivent d’emblée être écartées : celle qui interprète la thématique du Surhomme comme une incitation faite à l’homme de se dépasser lui-même, et celle qui voit dans le Surhomme une sorte de superman, doté de pouvoirs surmultipliées. La première est banale : déjà chez Aristote, l’homme se dépasse lorsqu’il atteint son telos. La seconde est absurde. Nietzsche a d’ailleurs lui-même démenti, non sans rudesse (« d’autres ânes savants m’ont soupçonné de darwinisme »), l’idée que le Surhomme représenterait une race supérieure appelée à supplanter l’espèce humaine, à la suite d’un processus d’évolution ou de mutation ayant un rapport avec les biotechnologies ou la sélection naturelle : « Je ne pose pas ici ce problème : qu’est-ce qui doit remplacer l’humanité dans l’échelle des êtres ? […] mais : quel type d’homme doit-on élever, doit-on vouloir » (L’Antéchrist). On déraille, par conséquent, dès que l’on imagine le Surhomme à l’enseigne d’un quelconque superlatif, d’un simple « plus ». Le Surhomme est Über-Mensch, c’est-à-dire cet homme qui se tient au-dessus de l’homme tel qu’il a été jusqu’à présent, mais qui en même temps accomplit sa vérité destinale. Lorsque Nietzsche dit que l’homme est « quelque chose qui doit être surmonté » (et non pas « dépassé »), il faut mettre ce propos en rapport avec ce qu’il écrit par ailleurs sur la façon dont l’homme s’est institué comme un sur-animal, en surmontant la bête qui était en lui, puis en s’égarant dans l’au-delà (Humain, trop humain, I, 40). La vie elle-même se définit comme « ce qui doit toujours se surmonter soi-même » (Zarathoustra, II).

Personnellement, je ne donne pas au Surhomme une place centrale dans la pensée de Nietzsche, dans la mesure où il ne m’apparaît que comme un prolongement, si l’on peut dire, de ce que le philosophe écrit à propos de l’Eternel Retour. C’est ce dernier thème qui est véritablement central, car il constitue la toile de fond sur laquelle s’inscrivent toutes les autres interrogations nietzschéennes. Selon la position que l’on adopte à son endroit, l’Eternel Retour est en effet révélateur de capacité d’affirmation ou de nihilisme. En outre, le Retour du Même est en même temps Retour de ce qui diffère, car « il n’y a que la différence qui se répète » (Deleuze). Avec le thème du Retour, Nietzsche critique bien entendu toute conceptualisation d’un temps linéaire, toute forme de conception linéaire de l’histoire, depuis le monothéisme biblique jusqu’à la philosophie historiciste de Hegel et de ses épigones. Mais il n’en revient pas non plus au temps cyclique des cultures archaïques. A la ligne, il n’oppose pas le cercle, mais la sphère. L’Eternel Retour est éternellement retour, il est éternel commencement. « A chaque instant l’Etre commence », dit Zarathoustra.

Le Surhomme est d’abord celui qui a acquis la capacité de vouloir l’Eternel Retour, celui qui a réalisé en lui-même une métamorphose de la relation « trop humaine » à la temporalité, une métamorphose de son « voir » qui est aussi une métamorphose de son désir, en ce qu’étant devenu capable de penser, par-delà bien et mal, mais avec un amour joyeux, l’innocence du devenir et la tragédie de l’existence, il s’est aussi délivré du ressentiment. Le Surhomme porte remède au nihilisme en le surmontant (überwinden). Il s’affronte au nihil en mettant en langage le monde de la physis. Ce que Nietzsche définit comme aristocratique par excellence, c’est le « pathos de la distance » (La généalogie de la morale). Le Surhomme est capable de cette distance. Il n’est plus un esclave de l’immédiateté, au sens de la Vorbandenheit (l’être-là-devant) heideggérienne, mais il n’est pas non plus un solitaire. Nietzsche dit très clairement l’importance qu’il attache à la constitution du corps social, et même à l’« ek-stase » du vivre ensemble. Le Surhomme n’est pas un individu, mais un Type, une Forme, et à ce titre il a besoin de la communauté de ses pairs. C’est par là qu’il peut être aussi un pont, un projet, avant de devenir le « sens de la Terre ».

 

NA – Votre citation favorite de Nietzsche ?

AdB - « Il n’y a pas de phénomènes moraux, il n’y a que des interprétations morales des phénomènes ». Mais j’aime aussi celle-ci : «Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui ».

 

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 11:25

Blanrue.pngRéponses de Paul-Eric Blanrue au questionnaire de la Nietzsche académie. Historien et écrivain né en 1967, Paul-Eric Blanrue est l’auteur du livre Sarkozy, Israël et les juifs aux éditions Oser dire et du documentaire Un homme : Robert Faurisson répond aux questions de Paul-Eric Blanrue (link). Il anime sur la toile Le Clan des Vénitiens (link).

 

Nietzsche académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Paul-Eric Blanrue - Nietzsche, que j’ai découvert à l’âge de quinze ans, est l’une des plus puissantes lumières de l’esprit humain. Comme le resplendissant soleil du Grand Midi qui rayonne dans le ciel alcyonien, Nietzsche donne à voir le proche et le lointain, au-delà des ombres et des apparences, sans verser dans la fascination morbide pour les arrière-mondes. Et, tel l’enfant du conte d’Andersen, il apprend à oser dire ce que l’on voit sans tenir compte des opinions diverses qui se tiennent en embuscade dans nos petites têtes malléables pour nous inciter au mutisme lâche ou à la complaisante modération. L’autocensure est le premier verrou à faire sauter pour parvenir à être un authentique esprit libre. Nietzsche exerce à se “désopinioner”, à se défaire de l’imposture sociale, journalistique, philosopharde, cultureuse, politicolâtre, qui se déverse dans nos cerveaux comme autant de tumeurs malignes destinées à exterminer toute vie intérieure, toute résistance personnelle. “Vis ignorant de ce qui paraît le plus important à ton époque. Mets l’épaisseur d’au moins trois siècles entre elle et toi”, écrit-il. La guerre entre la confrérie des “derniers hommes” et nous est constante, sans répit, c’est une guerre à mort. Il y faut de la tenue : toujours être aux aguets, se tenir prêt à riposter ou à répondre d’un sourire à une niaiserie par laquelle tel clan tente de nous charmer, tel autre de nous subvertir. Nietzsche offre à son lecteur une hygiène mentale, il l’aide à entrer en lui-même pour y palper comme un fruit mûr, comme le corps d’une femme désirée, la vérité propre qui le compose. Chez Nietzsche, toute vérité est charnelle. L’âme est la forme du corps, a dit justement Aristote, de qui Nietzsche n’est pas aussi éloigné qu’on le suppose. Cette matière inspirée, cette âme-corps, il faut la dompter - ou la laisser vibrer à sa fréquence, c’est selon -, mais pour cela il faut d’abord la connaître. S’il est donc question de voir, il ne s’agit pas de voir pour croire, comme dans l’Évangile, mais de voir pour comprendre. Pour se comprendre : en extension, en immersion, en isolement complet, en toutes circonstances, partout. La vérité que Nietzsche propose n’est pas La Vérité, majusculaire, pompeuse, scolastique, celle des philosophes officiels et des religions verrouillées par le clergé, celle de l’université de Bâle qu’il a fui pour composer son oeuvre par monts et par vaux. Ce n’est pas non plus la vérité de la rue, du comptoir, celle de l’horrible “bon sens” qui coure dans tous les sens révélant ainsi qu’il n’en a aucun (on sait que chaque dicton a son dicton contraire qui l’annule). C’est la vérité saine, patiente, modeste, une vérité en acte, utile à notre dharma, celle qui va nous apprendre à exister. Nietzsche nous accompagne sur un chemin de vie escarpé que nous n’avons pas choisi mais que nous sommes les seuls au monde à pouvoir tracer. Il n’y a pas à suivre Fritz en pèlerinage de Sils-Maria à Turin, au gré de ses gîtes d’ermite dansant comme s’il était un infaillible gourou : il réfute par avance tout disciple, au contraire de Schopenhauer dont il a mis trop de temps à se défaire lui-même. Il faut l’écouter lentement, penser avec lui et contre lui, et enfin le dépasser de toutes nos forces pour nous forger une vie à notre mesure, rebelle à l’embrigadement. “Persistez dans votre bizarrerie”, disait Baudelaire. Seulement l’objectif n’est pas de tendre vers la folie ni d’opérer “le dérèglement de tous les sens” préconisé par Rimbaud qui s’en repentira vite, mais de développer nos particularités tendancielles, nos singularités émergentes. Sans elles, nous ne sommes plus nous, mais ce que les autres veulent que nous soyons. À méditer Nietzsche à différentes époques de sa vie, à voyager en sa compagnie sous toutes les latitudes, on atteint une subtilité de pensée, aussi antisectaire que possible, difficile à saisir pour qui ne l’a pas fréquenté longtemps et de près. C’est un travail de Romain que de “devenir ce que l’on est” selon l’antique sagesse ! Avec son marteau philosophique, le roboratif Nietzsche réveille et revigore l’âme, on le sait, mais il invite encore à ne pas nous satisfaire de nos travers “humains, trop humains”, de nos minables égos sociaux insignifiants, de nos ambitions grégaires ; il incite aussi à jeter par-dessus bord nos ressentiments qui fixent le Temps alors qu’il importe de le maîtriser avec souplesse pour être plus libres de nos mouvements. Sa pensée en perpétuelle tension n’est pas figée. Elle est un arc, ses idées en sont les flèches. Elle est à l’occasion contradictoire, on l’a assez dit, car Nietzsche n’hésite pas à se combattre lui-même si la situation l’exige, comme il entreprendrait une politique de terre brûlée pour mieux protéger ses troupes d’élite. Mais cette pensée en tension n’impose rien, aucun rite, aucun dogme, elle a pour seul, unique et éminent mérite de produire un germe qui permet de faire naître en soi le désir de développer une ultime sincérité et de la vivre à temps plein. À première vue, l’ambition paraît simple : en réalité, c’est le plus difficile. Être soi-même, devenir ce que Julius Evola appelait un “homme différencié” implique de mener une existence réfractaire, qui suppose l’acceptation de la gratuité, du don de soi, d’une certaine forme d’exil et de solitude intérieure. “L’homme est quelque chose qui doit être surmonté” dit Nietzsche. Vu la nature carcérale du monde moderne, la pente est rude, le sommet est si haut qu’il demeure invisible au randonneur. Pour monter, il faut s’alléger, se délester du conformisme et du contentement. C’est pourquoi un authentique nietzschéen se reconnaît au premier coup d’oeil. Il y a des physiques de nietzschéens. Normal puisque l’âme est la forme du corps… J’ai un bon radar pour les détecter. Je peux vous assurer qu’il y en a peu qui vivent encore sur cette terre, en ces temps particuliers du Kali Yuga où la mollesse d’âme s’est généralisée jusque chez les meilleurs.

 

N.A. - Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?

P-E.B. - J’aime beaucoup cette phrase de Nicolas Berdiaev, ce christo-nietzschéen, immense Russe orthodoxe et théologien hors pair de la liberté, qui a prouvé qu’on pouvait croire en Dieu, être ouvert au Grand Mystère et rester un fervent nietzschéen (C’est une contradiction ? Oui. Mais  Nietzsche a bien mis sa vie au service de Dionysos qui est un dieu grec !) : “Il ne sert à rien de réfuter Nietzsche ; ce qu’il faut c’est vivre son expérience et le surmonter en soi”. Berdiaev a dit là l’essentiel. Être nietzschéen, si cela a un sens, pourrait consister à “être autant que possible nos propres rois et fonder de petits États expérimentaux, comme le dit Nietzsche, qui ajoute : “Nous sommes des expériences : soyons-le de bon gré”. Autrement dit : amor fati et inch’Allah !

 

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

P-E.B. - Tous, sans oublier la correspondance et les fragments posthumes, indispensables. Ne lire qu’un seul livre de Nietzsche revient à avancer e2-e4 sur l’échiquier sans poursuivre la partie. Il faut aller jusqu’au bout, que le résultat soit Pat ou Mat. L’abandon est interdit. On doit vivre en professionnel de l’existence. Le jeu fait partie du métier. Les masques aussi, qui font partie du jeu : on retrouve là Venise, “la ville aux cent profondes solitudes”, dont on connaît l’importance pour Nietzsche. Si on n’a pas le tempérament adapté, qu’on en reste à Kant. C’est déjà pas si mal, Kant : “Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains”, disait Péguy. On a aussi le droit de descendre à la station Schopenhauer, à condition d’avoir digéré auparavant les Parerga et Paralipomena si on ne veut pas finir suicidaire. Je connais aussi des gens très heureux qui ne jurent que par Platon, et pourquoi pas, après tout ? Evola a tenté la grande jonction entre Nietzsche et Platon avec quelque succès. “Deviens ce que tu es !

 

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

P-E.B. - Vu que ces notions proviennent toutes deux de la très moche révolution française, triomphe de la veulerie sur l’esprit chevaleresque, elle n’ont aucun sens appliquées à Nietzsche, élégant antidémocrate, aristocrate de l’esprit, qui rejette tout ce fatras idéologique empestant l’égalitarisme faisandé. Comme René Guénon après lui, il réclame à cor et à cri le retour du Régne de la Qualité contre celui de la Quantité. Ce qui signifie, bien entendu, qu’il est forcément de droite pour les idéologues dits progressistes, car trop lucide pour être à leur image un optimiste béat, qui penserait que l’histoire avance au prétexte qu’elle convulse. Quand on n’est pas de gauche, on est obligatoirement classé à droite, c’est ainsi. Ce n’est pas infamant, c’est réducteur. Et quand on sait en quelle piètre estime Nietzsche tenait les politiciens de son temps, c’est à côté de la plaque. Vous vous imaginez Nietzsche en train de déposer un bulletin de vote dans l’urne de la Rathaus de Röcken ? Impossible, trop anarchiste pour ça. Un anarchiste de droite, si vous voulez. C’est ainsi, d’ailleurs, que Julius Evola se présentait à la fin de sa vie, quand, revenu de ses fantaisies politiques, il appelait les hommes parmi les ruines à relire Nietzsche pour tout recommencer à zéro (pour en comprendre les raisons, il faut étudier impérativement son Chemin du cinabre, l’équivalent d’Ecce Homo appliqué à son “équation personnelle”, comme il dit). Sur la gauche, il y a certainement des choses qui ne sont pas à jeter chez Georges Bataille et Michel Foucault, qui ont dénietzschisé Nietzsche comme tout bon nietzschéen est un jour amené à le faire, mais ils restent indécrottablement accros à la moraline-base dès qu’ils s’éloignent de la question sexuelle qui les obsède du fait de névroses qui leur sont propres. Bref, le nietzschéen de droite est improbable et celui de gauche n’existe pas.

 

N.A. - Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

P-E.B. - Ni Gide ni Malraux, en tout cas, quoi qu’en disent les manuels scolaires. En vrac : Hugues Rebell, Antonin Artaud, Nicolas Berdiaev, Nicolás Gómez Dávila, Oswald Spengler, Gabriele d’Annunzio, le jeune Maurice Barrès, Julius Evola, Martin Heidegger, Cioran… J’en ajouterais volontiers d’autres, moins attendus, comme Sacha Guitry par exemple (voir la morale de Mon Père avait raison), ou Céline pour certains passages. Quoi qu’il en soit, la liste n’est pas très longue.

 

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?

P-E.B. - Le terme a été trop galvaudé pour qu’on en fasse encore des thèses, mais n’en est pas loin celui qui met en pratique dans sa vie quotidienne cette maxime de Gabriele d’Annunzio : “Souviens-toi de toujours oser” (Memento audere semper). Comme principaux candidats à ce poste je préconise, au risque de choquer, Jésus-Christ (quel qu’ait été son rôle réel dans l’histoire) et le prophète Mohammed (saws). Reprenant la formule de l’empereur Frédéric II de Hohenstauffen, je rappelle que Nietzsche, ce soi-disant athée qui a pourtant écrit que le Dieu de la métaphysique n’était pas mort, proclame dans son Antéchrist : “Paix et amitié avec l’Islam !” L’islamophobe et nietzschéen de gauche (sic) Michel Onfray peut aller se rhabiller à la mode de Caen.

 

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche ?

P-E.B. - "Par chance je suis dépourvu de toute ambition politique ou sociale, en sorte que je n'ai à craindre aucun danger de ce côté-là, rien qui me retienne, rien qui me force à des transactions et à des ménagements ; bref j'ai le droit de dire tout haut ce que je pense, et je veux une bonne fois tenter l'épreuve qui fera voir jusqu'à quel point nos semblables, si fiers de leur liberté de pensée, supportent de libres pensées." (lettre de Friedrich Nietzsche à Malwida von Meysenbug, 25 octobre 1874).

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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 12:03
Thibaud Brière

Réponses au questionnaire de la Nietzsche académie de Thibaud Brière, né en 1977, fondateur du cabinet Philos (link) spécialisé sur la philosophie en entreprise, diplômé d'HEC, titulaire d'un DEA de philosophie, co-auteur du livre Le Pouvoir au-delà du Pouvoir : L'exigence de démocratie dans toute organisationpublié chez François Bourin éditeur.

 

Nietzsche Académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Thibaud Brière - Capitale, évidemment, d'abord parce qu'il est le premier à avoir pensé la possibilité logique selon laquelle toute identité ne serait que fictive. Ensuite parce que son analyse de l'ambivalence de la Volonté de puissance m'aide à détecter, dans les organisations, les lieux où la volonté de domination (par des "rationalisations" et l'instauration de systèmes de contrôle) des uns cherche à étouffer les velléités de création des autres, même si je ne partage pas le "déterminisme" que l'on peut lui prêter en la matière. Je ne crois pas qu'il y ait d'un côté des "forts" (entendez, comme on dit aujourd'hui, des "leaders" natifs), et de l'autre, à distance infranchissable, des "faibles" (entendez des suiveurs nés, dont il ne serait que justice qu'on les traite en exécutants), thèse qui ne serait d'ailleurs pas plus nietzschéenne qu'aristotélicienne. Je crois au contraire aux vertus d'un travail éducatif qui n'ait pas à se réduire, pour être efficace, à une quelconque forme de "dressage".

 

N.A. - Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?

T.B. - Penser dans la direction de Nietzsche ? A mon sens, accepter l’épreuve du nihilisme comme un baptême de la pensée. Aller au fond du nihilisme pour le “dépasser” (le déborder? l’excéder ?).

 

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

T.B. - Je recommanderais un livre sur Nietzsche (entre autres auteurs) : Le Cercle sur l'abîme, Eléments d'une théorie de la non-contradiction, de Pierre-Marie Hasse (2007), et en particulier les pages 61-67 ainsi que 136.

 

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

T.B. -Anti-socialiste, anti-égalitariste, anti-égalitaire, anti-démocrate, la politique n'a pour lui aucune autre fonction que de favoriser l'avènement du Surhomme, fût-ce au prix de “l’extermination impitoyable de tous les dégénérés et parasites” (Ecce homo). On nous rappelle sans cesse que Nietzsche n’était pas antisémite. En effet : ce n’étaient pas pour lui les Juifs qu’il fallait exterminer ! Nous voilà donc dûment rassérénés ! On aura par conséquent ici le droit de parler (à droite comme à gauche) d’une “extermination” symbolique, hyperboliquement “impitoyable”, de “dégénérés et parasites” purement métaphoriques (et avec autant de bonne conscience qu’à traiter, au contraire, ce dreyfusard de la première heure que fut Péguy, contre Jaurès, de raciste).

N.A. - Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

T.B. - Si l’on entend, par là, un tant soit peu (quoique partiellement) conforme à ce qu’on pourrait assez paradoxalement appeler une “orthodoxie” nietzschéenne, Clément Rosset, sans doute. Mais aucun auteur de ma connaissance n’a jamais assumé la radicalité d’aucun des trois grands thèmes spécifiques de l’originalité de la pensée de Nietzsche : la volonté de puissance, l’éternel retour et le Surhomme. Encore moins leur conjonction ! Nietzsche est un événement, dans l’Histoire de la pensée. Certainement pas le fondateur d’une école. Quant à son style, s’il peut être brillant, je n’y vois rien de “sui generis”. Si je crois donc possible de parler d’auteurs “nietzschéens”, ce n’est qu’au sens où je le suggère dans la réponse 2. Il me semble que Philippe Muray, par exemple, (moins le chroniqueur, naturellement, que l’essayiste) en approche, encore que je ne trouve guère chez lui d’autre tentative de dépassement (du nihilisme) qu’un formidable effort de lucidité.

 

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?

T.B. - Un animal divinement inhumain qui puisse à lui seul donner sens au fatumdont il doit émaner.

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche ?

T.B. - "Les abîmes les plus étroits sont les plus difficiles à franchir." (Ainsi parlait Zarathoustra, III, "Le convalescent", 1)

 

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 22:22

NolteErnstRéédition - car devenues introuvables pour cause de censure du précédent blog - des réponses de l'historien Ernst Nolte au questionnaire de la Nietzsche académie le 11 juin 2009, à archiver donc, document collector, on notera la réponse à haute teneur subversive sur "le parti de la vie".

 

Nietzsche Académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Ernst Nolte - Déjà alors que j’étais jeune étudiant, j’ai ressenti Nietzsche comme le plus grand défi possible. A l’âge d’environ 60 ans j’en ai fait l’objet d’une recherche historique et philosophique.  ("Nietzsche und der Nietzscheanismus", Frankfurt-Berlin 1990, Propyläen; Traduction française : "Nietzsche.  Le champ de bataille", Paris 2000 (Bartillat).

     

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous?

E.N. - Une telle recommandation serait totalement dépendante des intérêts et des buts des questions.

 

N.A. - Etre nietzschéen, qu'est-ce que cela veut dire?

E.N. - Je vous renvoie aux pages 209-267 de mon livre, dans la version française p.229-290. Dans tous les cas, Gabriele d’Annunzio est un nietzschéen d’une manière complètement différente à celle de Ludwig Klages ou Achad Haam.

 

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche?

E.N. - La gauche aussi bien que la droite en Europe ont reçu de Nietzsche des coups significatifs. Mais le nietzschéisme en tant que tel est avant tout établi à droite puisque la plupart de ses représentants furent au moins de tendance antimarxiste.

 

N.A. - Quels auteurs sont nietzschéens?

E.N. - Voir la réponse à la deuxième question.

 

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du Surhomme?

E.N. - Le « Surhomme » est surtout pour Nietzsche l’homme qui a laissé derrière lui les démarcations de l’existence historique. Mais aujourd’hui la possible réalité de « l’homme sans mère » qui en tant que fœtus a grandi dans un utérus artificiel, était pour lui encore impensable.

 

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche?

E.N. - Pas une citation favorite mais bien une position extrêmement importante qui jusqu’à présent n’avait été à peine mentionnée dans la bibliographie, la phrase au sujet du « Parti de la vie » dans « Ecce homo » :

« Ce nouveau parti de la vie, qui prend dans les mains les plus grands de tous les devoirs, les plus hauts élevages de l’humanité, y compris l’extermination impitoyable de tous les dégénérés et parasites, rendra à nouveau possible sur terre ce trop de vie d’où l’état dionysiaque doit à nouveau s’éveiller. »

 

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9 juillet 2013 2 09 /07 /juillet /2013 18:58

Gaspard KoenigRéponses de l'écrivain Gaspard Koenig au questionnaire de la Nietzsche académie. Agrégé de philosophie, ancienne plume de Christine Lagarde, dirigeant du think tank libéral Génération libre, Gaspard Koenig est l'auteur de "Time to Philo. Notre monde vu par la Philosophie" et dernièrement du roman "L'enfer" aux éditions de l'Observatoire.

 

- Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

- Comme pour beaucoup de gens, c'est un auteur qui m'a marqué dès le lycée et ne m'a pas vraiment quitté depuis. Il vous guérit à vie du politiquement correct.

   

- Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?

- Quel que soit le troupeau, ne jamais le suivre. Toujours chercher le contre-pied.

 

- Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

- La Généalogie de la Morale : le plus structuré.

 

- Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

- Les partis politiques actuels en France sont bien loin de la "grande politique"… Nietzsche est difficile à associer à des structures de pouvoir majoritaires. Seule certitude, malgré toutes les interprétations en ce sens, il n'est pas de gauche, car il refuse profondément le collectivisme et se méfie de l'Etat. Je le verrais bien du côté de la droite libérale.

 

- Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

- Côté philosophes, il y a bien sûr Deleuze. Mais c'est en littérature que Nietzsche compte ses meilleurs successeurs. Paul Morand, par exemple.

 

- Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?

- Ce n'est pas le concept que je préfère chez Nietzsche, de même que je me méfie de ses divagations sur l'éternel retour. Sa poésie, si je puis dire, prête à confusion. Je préfère le philologue et le moraliste.

 

- Votre citation favorite de Nietzsche ?

- Je ne me rappelle plus la citation exacte, mais au début de la 2e dissertation de la Généalogie de la Morale il décrit le fardeau de la dette (Schulden) comme l'origine de la culpabilité (Schuld). Voilà qui s'applique parfaitement à notre République!

 

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 18:55

Anatoly LivryRéponses au questionnaire de la Nietzsche académie d'Anatoly Livry, philosophe, homme de lettres, auteur d’une thèse de doctorat « Nabokov le nietzschéen »  éditée chez « Hermann »

 

- Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Nietzsche est un maître à penser et donc un éducateur de l’existence. Le percevoir comme le dresseur de l’humanité à venir fut l’un des Big Bang de ma création philosophico-littéraire.

 

- Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?

Être anatomiquement et physiologiquement apte à capter le message de Nietzsche, autrement dit : appartenir à une élite qui devient un genre supérieur d’homo en surpassant sa condition de sapiens, voilà ce qu’est être nietzschéen. Cela suppose donc de sentir à tout moment le gouffre nous séparant de cette humanité qui a mal tourné et qui, par vengeance instinctive, nous exterminerait. Contempler les Terriens bipèdes qui aspirent à une « humanité » en les considérant comme une infinie multitude de genres inégaux les uns par rapport aux autres, que ceux-ci aient disparu, soient voués à l’anéantissement ou se hasardent dans un avenir dangereux, c’est aussi être nietzschéen.

 

- Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

Je ne recommande jamais de livres de Nietzsche, cela serait une forme de sacrilège pour moi. Moi-même, j’ai découvert Nietzsche en URSS, procédant a contrario : ce que cette tyrannie socialiste fabriquant des sous-hommes qualifiait de « fasciste » fut une source de puissance et un outil de résistance à la laideur égalitariste. Les Européens contemporains auraient tout à gagner à suivre cet exemple.

 

- Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

C’est une manie des Occidentaux des dernières décennies, contaminés par l’atmosphère de la ploutocratie – appelée par leur arrogante inculture « démocratie » – que de discriminer le monde par la vision dextre ou sinistre de la gestion de la cité. Par essence, Nietzsche sort de la polis en brisant ses règles, tout comme il libère par-delà l’humain. J’enseigne qu’il appartient à l’humanité, pour se surpasser selon les préceptes de Nietzsche, de faire un retour sur le plan religieux et civique afin de retrouver sa capacité antique à reconnaître les dieux, à s’inspirer de leur partie qui lui est accessible, voire à s’accoupler à elle, se dépouillant donc de la pesanteur de la dialectique prostituée par le socratisme. Voilà l’un des enseignements de Nietzsche que je prolonge et développe à ma façon et ceux qui s’acharnent à l’enfermer dans un cadre trop accessible, empêchant ainsi l’ensauvagement dionysiaque de la future surhumanité, ne sont pas les destinataires de l'héritage nietzschéen.

 

- Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

Je vous remercie de cette question, car un certain système universitaire français relativement dégénéré s’acharne de toutes ses forces à bloquer mes thèses sur Nabokov écrivain nietzschéen ou sur Ossip Mandelstam, un lettré d’origine juive, ayant surpassé sa judéité pour devenir un poète bachique, donc un païen nietzschéen. Les représentants d’un syndicat universitaire qui fut fidèle au parti communiste 15 ans après la chute de l’URSS ont fait une irruption officielle lors de la soutenance de ma thèse sur Nabokov et Nietzsche, me privant des « Félicitations » du jury. Arme de cette sous-humanité pseudo-académique, sa stupidité et son inculture : ils s’obstinent à niveler les auteurs nietzschéens – qui veulent livrer leur message supra-nuancé à leurs égaux – à un niveau compréhensible pour une prostituée soviético-syndiquée.

J’espère que ceux qui connaissent mon enseignement participeront à l’évasion de Mandelstam et de Nabokov hors de la maison de tolérance où ils furent vendus par des filles de joie titularisées par des facultés bolchéviques et fières de l’être puisque leurs fonctionnaires dissimulent leurs réflexes totalitaires sous une solide couche de crasse politiquement correcte.

 

- Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?

Le Surhomme de l’helléniste Nietzsche, je ne cesse de le décrire dans mes travaux, que ceux-ci soient édités en France, en Russie ou dans la Nietzscheforschung  de la « Nietzsche Gesellschaft » berlinoise. Nietzsche y accède progressivement en décrivant tout d’abord l’Homme Élevé, un Supra-Androgyne inventé par un Aristophane platonicien et dont les différentes parties viennent d’humains et de bêtes. Et c’est Dionysos qui survient dans la phase finale d’Also sprach Zarathustra pour coller ces parties qu’il avait naguère désunies. Le Surhomme serait donc un océan d’une multicorporalité d’origines différentes qui serait capable de les reforger et de les faire vivre dans un cadre charnel uni. Tout cela ne présage rien de bon pour l’espèce dite « humaine » à laquelle nous sommes accoutumés.

 

- Votre citation favorite de Nietzsche ?

Je ne pourrai que mettre en garde avec Nietzsche cet « humain » expirant – tous les symptômes nous montrent son agonie : « Oh Mensch! Gieb Acht! »

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 19:42

Philippe GranaroloNietzsche et les voies du SurhumainPublication aux éditions SCEREN de Nietzsche et les voies du Surhumain de Philippe Granarolo. L'occasion pour l'auteur, professeur agrégé de philosophie, né à Toulon en 1947, dont la thèse de doctorat d'Etat ès-Lettres a porté sur "Le futur dans l'oeuvre de Nietzsche", de répondre au questionnaire de la Nietzsche académie :

 

 

 

- Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

 

- Nietzsche est le philosophe sur lequel j’ai le plus travaillé. J’y ai consacré plus de quinze ans de ma vie, depuis un article publié en 1974 dans la Revue de l’enseignement philosophique (Le rêve dans la pensée de Nietzsche) jusqu’à la soutenance de mon Doctorat d’État ès-Lettes en 1991, consacré au « futur dans l’œuvre de Nietzsche ». Depuis, j’ai publié de nombreux extraits, plus ou moins remaniés, de cette thèse. On peut trouver la plupart de ces textes sur mon site internet www.granarolo.fr

 

- Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?

- Être nietzschéen ne veut sans doute pas dire grand-chose. Tout au plus pourrait-on dire qu’être nietzschéen, c’est être à la fois attentif à toutes les formes de nihilisme qui se multiplient aujourd’hui (en se couvrant du masque du progressisme), tout en étant également attentif aux puissances qui s’éveillent et annoncent le monde qui viendra.

- Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

- J’ai toujours pensé que l’ouvrage le plus maîtrisé et en même temps le plus synthétique de Nietzsche était Le crépuscule des idoles. Chose d’autant plus étonnante qu’il est publié en 1888, alors que Nietzsche est au bord de l’effondrement qui emportera son cerveau.

- Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

- Question qui n’a pas elle non plus grande signification. Ce qu’on doit en revanche affirmer avec beaucoup de netteté, c’est que la lecture « soixante-huitarde » de Nietzsche faisant du philosophe le chantre des « libérations » du XXe siècle représente l’un des contresens les plus consternants à propos du philosophe. Si l’on tient à tout prix à classer politiquement Nietzsche, je l’inclurai dans ce qu’on a parfois dénommé « l’anarchisme de droite ».

- Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

- Je n’en vois guère aujourd’hui.

- Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?

- « Le Surhomme, après s'être réapproprié les « vérités » de la science, c'est-à-dire après avoir intégré comme partie de son être ce que le savant avait cru découvrir à l'extérieur de lui, jouera avec elles un jeu inouï pour nous. Héritier d'une très longue chaîne, il dépensera ce que les générations antérieures ont rassemblé, accumulé et économisé, d'une manière imprévisible et qui obéira à une tout autre logique que celle qui a présidé à la constitution de l'héritage. »

C’est ainsi que je l’ai défini dans mon dernier ouvrage Nietzsche et les voies du Surhumain (Editions SCEREN, 2013).

- Votre citation favorite de Nietzsche ?

- « Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores usées qui ont perdu leur force sensible » (in Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873)

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 19:48

FayeRéponses de Guillaume Faye au questionnaire de la Nietzsche académie. Guillaume Faye, ecrivain engagé, ancien membre du GRECE, ancienne figure de la Nouvelle droite, est l'auteur dernièrement de Mon programme aux éditions du Lore.

 

- Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

- La lecture de Nietzsche a constitué la base de lancement de toutes les valeurs et idées que j’ai développées par la suite. Quand j’étais élève des Jésuites, à Paris, en classe de philosophie (1967), il se produisit quelque chose d’incroyable. Dans ce haut lieu du catholicisme, le prof de philo avait décidé de ne faire, durant toute l’année, son cours, que sur Nietzsche ! Exeunt Descartes, Kant, Hegel, Marx et les autres. Les bons pères n’osèrent rien dire, en dépit de ce bouleversement du programme. Ça m’a marqué, croyez-moi. Nietzsche, ou l’herméneutique du soupçon... C’est ainsi que, très jeune, j’ai pris mes distances avec la vision chrétienne, ou plutôt christianomorphe du monde. Et bien entendu, par la même occasion, avec l’égalitarisme et l’humanisme. Toutes les analyses que j’ai développées par la suite ont été inspirées par les intuitions de Nietzsche. Mais c’était aussi dans ma nature. Plus tard, beaucoup plus tard, récemment même, j’ai compris, qu’il fallait compléter les principes de Nietzsche par ceux d’Aristote, ce bon vieux Grec au regard apollinien, élève d’un Platon qu’il respecta mais renia. Il existe pour moi un phylum philosophique évident entre Aristote et Nietzsche : le refus de la métaphysique et de l’idéalisme ainsi que, point capital, la contestation de l’idée de divinité. Le « Dieu est mort » de Nietzsche n’est que le contrepoint de la position aristotélicienne du dieu immobile et inconscient, qui s’apparente à un principe mathématique régissant l’univers. Aristote et Nietzsche, à de très longs siècles de distance, ont été les seuls à affirmer l’absence d’un divin conscient de lui-même sans rejeter pour autant le sacré, mais ce dernier s’apparentant alors à une exaltation purement humaine reposant sur le politique ou l’art. Néanmoins, les théologiens chrétiens n’ont jamais été gênés par Aristote mais beaucoup plus par Nietzsche. Pourquoi ? Parce qu’Aristote était pré-chrétien et ne pouvait connaître la Révélation. Tandis que Nietzsche, en s’attaquant au christianisme, savait parfaitement ce qu’il faisait. Néanmoins, l’argument du christianisme contre cet athéisme de fait est imparable et mériterait un bon débat philosophique : la foi relève d’un autre domaine que les réflexions des philosophes et demeure un mystère. Je me souviens, quand j’étais chez les Jésuites, de débats passionnants entre mon prof de philo athée, nietzschéen, et les bons Père (ses employeurs) narquois et tolérants, sûrs d’eux-mêmes.

     

- Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

- Le premier que j’ai lu fut Le Gai Savoir. Ce fut un choc. Et puis, tous après, évidemment, notamment Par-delà le bien et le mal où Nietzsche bouleverse les règles morales manichéennes issues du socratisme et du christianisme. L’Antéchrist, quant à lui, il faut le savoir, a inspiré tout le discours anti-chrétien du néo-paganisme de droite, dont j’ai évidemment largement participé. Mais on doit noter que Nietzsche, d’éducation luthérienne, s’est révolté contre la morale chrétienne à l’état pur que représente le protestantisme allemand, mais il n’a jamais vraiment creusé la question de la religiosité et de la foi catholique et orthodoxe traditionnelles qui sont assez déconnectées de la morale chrétienne laïcisée. Curieusement le Ainsi parlait Zarathoustra ne m’a jamais enthousiasmé. Pour moi, c’est une œuvre assez confuse où Nietzsche se prend pour un prophète et un poète qu’il n’est pas. Un peu comme Voltaire qui se croyait malin en imitant les tragédies de Corneille. Voltaire, un auteur qui, par ailleurs, a pondu des idées tout à fait contraires à cette « philosophie des Lumières » que Nietzsche (trop seul) a pulvérisée.

 

- Etre nietzschéen, qu'est-ce que cela veut dire ?

- Nietzsche n’aurait pas aimé ce genre de question, lui qui ne voulait pas de disciples, encore que… (le personnage, très complexe, n’était pas exempt de vanité et de frustrations, tout comme vous et moi). Demandons plutôt : que signifie suivre les principes nietzschéens ? Cela signifie rompre avec les principes socratiques, stoïciens et chrétiens, puis modernes d’égalitarisme humain, d’anthropocentrisme, de compassion universelle, d’harmonie utopique universaliste. Cela signifie accepter le renversement possible de toutes les valeurs (Umwertung) en défaveur de l’éthique humaniste. Toute la philosophie de Nietzsche est fondée sur la logique du vivant : sélection des plus forts, reconnaissance de la puissance vitale (conservation de la lignée à tout prix) comme valeur suprême, abolition des normes dogmatiques, recherche de la grandeur historique, pensée de la politique comme esthétique, inégalitarisme radical, etc. C’est pourquoi tous les penseurs et philosophes auto-proclamés, grassement entretenus par le système, qui se proclament plus ou moins nietzschéens, sont des imposteurs. Ce qu’a bien compris l’écrivain Pierre Chassard, qui, en bon connaisseur, a dénoncé les « récupérateurs de Nietzsche ». En effet, c’est très à la mode de se dire « nietzschéen ». Très curieux de la part de publicistes dont l’idéologie, politiquement correcte et bien pensante, est parfaitement contraire à la philosophie de Friedrich Nietzsche. En réalité, les pseudo-nietzschéens ont commis une grave confusion philosophique : ils ont retenu que Nietzsche était un contestataire de l’ordre établi mais ils ont fait semblant de ne pas comprendre qu’il s’agissait de leur propre ordre : l’égalitarisme issu d’une interprétation laïcisée du christianisme. Christianomorphe de l’intérieur et de l’extérieur. Mais ils ont cru (ou fait semblant de croire) que Nietzsche était une sorte d’anarchiste, alors qu’il prônait un nouvel ordre implacable, Nietzsche n’était pas, comme ses récupérateurs, un rebelle en pantoufles, un révolté factice, mais un visionnaire révolutionnaire.

 

- Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

- Les imbéciles et les penseurs d’occasion (surtout à droite) ont toujours prétendu que les notions de droite et de gauche n’avaient aucun sens. Quelle sinistre erreur. Même si les positions pratiques de la droite et de la gauche peuvent varier, les valeurs de droite et de gauche existent bel et bien. Le nietzschéisme est à droite évidemment. Nietzsche vomissait la mentalité socialiste, la morale du troupeau. Mais ce qui ne veut pas dire que les gens d’extrême-droite soient nietzschéens, loin s’en faut. Par exemple, ils sont globalement anti-juifs, une position que Nietzsche a fustigée et jugée stupide dans nombre de ses textes et dans sa correspondance, où il se démarquait d’admirateurs antisémites qui ne l’avaient absolument pas compris. Le nietzschéisme est de droite, évidemment, et la gauche, toujours en position de prostitution intellectuelle, a tenté de neutraliser Nietzsche parce qu’elle ne pouvait pas le censurer. Pour faire bref, je dirais qu’une interprétation honnête de Nietzsche se situe du côté de la droite révolutionnaire en Europe, en prenant ce concept de droite faute de mieux (comme tout mot, il décrit imparfaitement la chose). Nietzsche, tout comme Aristote (et d’ailleurs aussi comme Platon, Kant, Hegel et bien entendu Marx – mais pas du tout Spinoza) intégrait profondément le politique dans sa pensée. Il était par exemple, par une fantastique prémonition, pour une union des nations européennes, tout comme Kant, mais dans une perspective très différente. Kant, pacifiste et universaliste, incorrigible moralisateur utopiste, voulait l’union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui : un grand corps mou sans tête souveraine avec les droits de l’Homme pour principe supérieur. Nietzsche au contraire parlait de Grande Politique, de grand dessein pour une Europe unie. Pour l’instant, c’est la vision kantienne qui s’impose, pour notre malheur. D’autre part, le moins qu’on puisse dire, c’est que Nietzsche n’était pas un pangermaniste, un nationaliste allemand, mais plutôt un nationaliste – et patriote – européen. Ce qui était remarquable pour un homme qui vivait à une époque, la deuxième partie du XIXe siècle (« Ce stupide XIXe siècle » disait Léon Daudet) où s’exacerbaient comme un poison fatal les petits nationalismes minables intra-européens fratricides qui allaient déboucher sur cette abominable tragédie que fut 14-18 où de jeunes Européens, de 18 à 25 ans, se massacrèrent entre eux, sans savoir exactement pourquoi. Nietzsche, l’Européen, voulait tout, sauf un tel scénario. C’est pourquoi ceux qui instrumentalisèrent Nietzsche (dans les années 30) comme un idéologue du germanisme sont autant dans l’erreur que ceux qui, aujourd’hui, le présentent comme un gauchiste avant l’heure. Nietzsche était un patriote européen et il mettait le génie propre de l’âme allemande au service de cette puissance européenne dont il sentait déjà, en visionnaire, le déclin.

     

- Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

- Pas nécessairement ceux qui se réclament de Nietzsche. En réalité, il n’existe pas d’auteurs proprement “nietzschéens”. Simplement, Nietzsche et d’autres s’inscrivent dans un courant très mouvant et complexe que l’on pourrait qualifier de “rébellion contre les principes admis”.Sur ce point, j’en reste à la thèse du penseur italien Giorgio Locchi, qui fut un de mes maîtres : Nietzsche a inauguré le surhumanisme, c’est-à-dire le dépassement de l’humanisme. Je m’en tiendrai là, car je ne vais pas répéter ici ce que j’ai développé dans certains de mes livres, notamment dans Pourquoi nous combattons et dans Sexe et Dévoiement. On pourrait dire qu’il y a du ”nietzschéisme” chez un grand nombre d’auteurs ou de cinéastes, mais ce genre de propos est très superficiel. En revanche, je crois qu’il existe un lien très fort entre la philosophie de Nietzsche et celle d’Aristote, en dépit des siècles qui les séparent. Dire qu’Aristote était nietzschéen serait évidemment un gag uchronique. Mais dire que la philosophie de Nietzsche poursuit celle d’Aristote, le mauvais élève de Platon, c’est l’hypothèse que je risque. C’est la raison pour laquelle je suis à la fois aristotélicien et nietzschéen : parce que ces deux philosophes défendent l’idée fondamentale que la divinité supranaturelle doit être examinée dans sa substance. Nietzsche jette sur la divinité un regard critique de type aristotélicien. La plupart des auteurs qui se disent admirateurs de Nietzsche sont des imposteurs. Paradoxal : je fais un lien entre le darwinisme et le nietzschéisme. Ceux qui interprètent Nietzsche réellement sont accusés par les manipulateurs idéologiques de n’être pas de vrais « philosophes ». Ceux-là même qui veulent faire dire à Nietzsche, très gênant, l’inverse de ce qu’il a dit. Il faut dénoncer cette appropriation de la philosophie par une caste de mandarins, qui procèdent à une distorsion des textes des philosophes, voire à une censure. Aristote en a aussi été victime. On ne pourrait lire Nietzsche et d’autres philosophes qu’à travers une grille savante, inaccessible au commun. Mais non. Nietzsche est fort lisible, par tout homme cultivé et censé. Mais notre époque ne peut le lire qu’à travers la grille d’une censure par omission.

 

- Pourriez-vous donner une définition du Surhomme ?

- Nietzsche a volontairement donné une définition floue du Surhomme. C’est un concept ouvert, mais néanmoins explicite. Évidemment, les intellectuels pseudo-nietzschéens se sont empressés d’affadir et de déminer ce concept, en faisant du Surhomme une sorte d’intellectuel nuageux et détaché, supérieur, méditatif, quasi-bouddhique, à l’image infatuée qu’ils veulent donner d’eux-mêmes. Bref l’inverse même de ce qu’entendait Nietzsche. Je suis partisan de ne pas interpréter les auteurs mais de les lire et, si possible, par respect, au premier degré. Nietzsche reliait évidemment le Surhomme à la notion de Volonté de Puissance (qui, elle aussi, a été manipulée et déformée). Le Surhomme est le modèle de celui qui accomplit la Volonté de Puissance, c’est-à-dire qui s’élève au dessus de la morale du troupeau (et Nietzsche visait le socialisme, doctrine grégaire) pour, avec désintéressement, imposer un nouvel ordre, avec une double dimension guerrière et souveraine, dans une visée dominatrice, douée d’un projet de puissance. L’interprétation du Surhomme comme un ”sage” suprême, un non-violent éthéré, un pré-Gandhi en sorte, est une déconstruction de la pensée de Nietzsche, de manière à la neutraliser et à l’affadir. L’intelligentsia parisienne, dont l’esprit faux est la marque de fabrique, a ce génie pervers et sophistique, soit de déformer la pensée de grands auteurs incontournables mais gênants (y compris Aristote ou Voltaire) mais aussi de s’en réclamer indument en tronquant leur pensée. Il y a deux définitions possibles du Surhomme : le surhomme mental et moral (par évolution et éducation, dépassant ses ancêtres) et le surhomme biologique. C’est très difficile de trancher puisque Nietzsche lui-même n’a utilisé cette expression que comme sorte de mythème, de flash littéraire, sans jamais la conceptualiser vraiment. Une sorte d’expression prémonitoire, qui était inspirée de l’évolutionnisme darwinien. Mais, votre question est très intéressante. L’essentiel n’est pas d’avoir une réponse “ à propos de Nietzsche ”, mais de savoir quelle voie Nietzsche, voici plus de cent ans, voulait ouvrir. Nietzsche ne pensait pas, puisqu’il était anti-humaniste et a-chrétien, que l’homme était un être fixe, mais qu’il était soumis à l’évolution, voire à l’auto-évolution (c’est le sens de la métaphore du « pont entre la Bête et le Surhomme »). En ce qui me concerne, (mais là, je m’écarte de Nietzsche et mon opinion ne possède pas une valeur immense ) j’ai interprété le surhumanisme comme une remise en question, pour des raisons en partie biologiques, de la notion même d’espèce humaine. Bref. Cette notion de Surhomme est certainement, beaucoup plus que celle de volonté de puissance, un de ces pièges mystérieux que nous a tendu Nietzsche, une des questions qu’il a posée à l’humanité future Oui, qu’est-ce que le Surhomme ? Rien que ce mot nous fait rêver et délirer. Le Surhomme n’a pas de définition puisqu’il n’est pas encore défini. Le Surhomme, c’est l’homme lui-même. Nietzsche a peut-être eu l’intuition que l’espèce humaine, du moins certaines de ses composantes supérieures (pas nécessairement l’”humanité”), pourraient accélérer et orienter l’évolution biologique. Une chose est sûre, qui écrase les pensées monothéistes fixistes en anthropocentrée : l’Homme n’est pas une essence qui échappe à l’évolution. Et puis, au concept d’Ubermensch, n’oublions jamais d’adjoindre celui de Herrenvolk... prémonitoire. D’autre part, il ne faut pas oublier les réflexions de Nietzsche sur la question des races et des inégalités anthropologiques. La captation de l’œuvre de Nietzsche par les pseudo-savants et les pseudo-collèges de philosophie (comparable à celle de la captation de l’œuvre d’Aristote) s’explique par le fait très simple suivant : Nietzsche est un trop gros poisson pour être évacué, mais beaucoup trop subversif pour ne pas être déformé et censuré.

     

- Votre citation favorite de Nietzsche ?

- « Il faut maintenant que cesse toute forme de plaisanterie ». Cela signifie, de manière prémonitoire, que les valeurs sur lesquelles sont fondées la civilisation occidentale, ne sont plus acceptables. Et que la survie repose sur un renversement ou rétablissement des valeurs vitales. Et que tout cela suppose la fin du festivisme (concept inventé par Phillipe Muray et développé par Robert Steuckers) et le retour aux choses sérieuses. 

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