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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 19:45
Rémi Soulié

Réponses de Rémi Soulié, auteur de l'essai "Nietzsche ou la sagesse dionysiaque" (éd. Points), au questionnaire de la Nietzsche académie :

Nietzsche Académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Rémi Soulié - Immense, comme philosophe, écrivain, penseur, moraliste, spirituel, poète et même, en un sens, musicien. L’oeuvre de Nietzsche n’a rien perdu de sa puissance de déflagration et de libération. A l’instar de Pascal, contre lui mais avec une intensité comparable, Nietzsche se saisit de l’ébranlement moderne dont il tire bien évidemment des conclusions très différentes de celles de l’auteur des Provinciales. De ce point de vue-là, son oeuvre est cruciale, à la lettre, en ce qu’elle se situe à la croisée de nos chemins.

J’ai rencontré Nietzsche assez tôt mais, à la différence des jeunes gens qui le lisent en général au sortir de l’adolescence, je ne l’ai lu sérieusement que vers 22 ou 23 ans, au premier chef pour des raisons plus politiques que métaphysiques ou religieuses — si tant est que cette distinction commode soit pertinente. En ce temps-là, c’est essentiellement le contempteur du « dernier homme » qui m’intéressait — je travaillais d’ailleurs à une étude sur le nietzschéisme des Deux étendards de Rebatet, que je reprendrai peut-être à l’occasion.

Ma seconde lecture cursive et minutieuse date de la rédaction du petit essai sur Nietzsche et la sagesse dionysiaque où la dimension religieuse — disons, gréco-romaine ou « païenne » — est plus présente.

Nietzsche compte au nombre des écrivains qui permettent de continuer à vivre quand le désert croît.

N.A. - Etre nietzschéen, qu’est-ce que cela veut dire ?

R.S. - De prime abord, il est plus aisé de dire ce que cela ne signifie pas : adhérer à un catéchisme ou à une orthodoxie, l’un et l’autre inexistants. Pour reprendre le titre d’un livre de Jean Grenier, je dirais que Nietzsche est celui qui, par excellence, nous délivre de l’« esprit d’orthodoxie », de cet esprit religieux qui se caractérise par son assurance culottée et plombée (au sens du cul-de-plomb.)

Etre nietzschéen, c’est accepter le beau risque de s’engager sur un chemin unique, le nôtre, et de travailler à regarder le soleil et la mort en face. « L’aigle regarde sans crainte le soleil en face… », écrit Angelus Silésius — on sait l’importance de l’aigle dans le bestiaire nietzschéen. Quant à la mort, c’est être grec que de se savoir « mortel », Nietzsche nous le rappelle utilement contre toutes les illusions. Au fond, Nietzsche autorise chacun à devenir qui il est, donc, à se trouver.

Etre nietzschéen, c’est prononcer un « oui » sans reste à la vie et l’aimer, c’est donc « rester fidèle à la terre » et au ciel (mais pas au sens toujours métaphorique de la religion, bien entendu.)

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

R.S. - Le Crépuscule des idoles, à mes yeux le plus nietzschéen des livres de Nietzsche, y compris dans la forme — fragmentaire.

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

R.S. - Il se situe autant par-delà la droite et la gauche que par-delà le bien et le mal ! Dans l’acception politicienne misérable de notre temps, ces deux notions ne veulent strictement rien dire. Demeurant néanmoins attaché à la notion évolienne de « Droite » principielle, je placerais volontiers Nietzsche dans cette catégorie, plus poétique ou philosophique que politique. Nietzsche, en effet, pourfend toutes les idoles vénérées par les modernes : l’égalité, le libéralisme, le socialisme, la démocratie, le droit, l’hédonisme, le progrès etc.

J’ai beaucoup de respect pour Michel Onfray et, en particulier, pour l’essai qu’il a consacré à « Cripure » — Georges Palante — et au nietzschéisme dit de gauche. Toutefois, je vois là une impasse ou, plus exactement, une aporie dont Michel Onfray lui-même commence de plus en plus à se rendre compte. Encore un effort et il pourra dire avec Péguy qu’« être peuple, il n’y a encore que cela qui permette de n’être pas démocrate ».

N.A. - Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

R.S. - Parmi les contemporains, Onfray, justement, mais aussi Philippe Sollers ou Gabriel Matzneff ; Renaud Camus, également, même si Nietzsche n’est pas explicitement présent dans son oeuvre : il mène une vie nietzschéenne en ce qu’il est un « esprit libre », libéré des préjugés et des superstitions actuelles. Je le dirais aussi de Marc-Edouard Nabe.

N.A. - Pouvez-vous donner une définition du surhomme ?

R.S. - Précisément, celui qui parvient à regarder le soleil et la mort en face, celui qui bénit l’alternance du jour radieux et de la nuit noire.

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche ?

R.S. - « Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour. » Je vois là le point culminant de la sagesse dionysiaque ou tragique. Vouloir le « tout » du monde est la marque du plus grand amour (Nietzsche est un grand penseur de l’amour ; je me demande jusqu’à quel point cela a été dit.)

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 15:06
Sir Shumule

Réponses de Sir Shumule au questionnaire de la Nietzsche académie. Sir Shumule est un auteur 2.0 (http://cheshireclub.blogspot.fr/), un dandy nietzschéen à la plume aristocratique qui donne à la toile ses lettres de noblesse.

Nietzsche Académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous?
Sir Shumule - Nietzsche est mon Jiminy Cricket, mon life coach et mon conseiller conjugal.

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous?
S.S. - L'Antéchrist.

N.A. - Être nietzschéen, qu'est-ce que cela veut dire?
S.S. - Justement : faire partie des inclassables.

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche?
S.S. - Funky Chrysogomphe.*

N.A. - Quels auteurs sont nietzschéens?
S.S. - Moi et Olivier Meyer. Et Dieu, bien sûr.

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du Surhomme?
S.S. - Þórr.

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche?
S.S. - "On fait parfois de la Magie" (qui fut sa dernière phrase consciente).

* A question absurde, réponse absurde :D

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14 janvier 2015 3 14 /01 /janvier /2015 20:46
Pierre Vial

Réponses au questionnaire de la Nietzsche académie de Pierre Vial, président de l'association Terre et peuple, ancien enseignant d'histoire médiévale à Lyon III, auteur de la préface d'"Ainsi parlait Zarathoustra" traduction et commentaires de Robert Dun aux éditions A.H.E.

Nietzsche Académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous?

Pierre Vial - Il est tout simplement le meilleur guide de vie.

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous?
P.V. - Ainsi parlait Zarathoustra.

N.A. - Etre nietzschéen, qu'est-ce que cela veut dire?
P.V. - Avoir le souci permanent de devenir ce que l'on est.

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche?
P.V. - Cette question aurait certainement fait beaucoup rire Nietzsche.

N.A. - Quels auteurs sont nietzschéens?
P.V. - Tous ceux qui sont en marche vers les hauts sommets.

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du Surhomme?
P.V. - Un tel symbole ne s'enferme pas dans une définition.

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche?
P.V. - "Est-ce au bonheur que j'aspire ? Ce à quoi j'aspire c'est mon oeuvre" (Ainsi parlait Zarathoustra).

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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 20:19
Entretien avec Nietzsche

Entretien exclusif avec Friedrich Nietzsche dont les réponses sont tirées de son livre testament Ecce Homo dans lequel le philosophe a pris soin de décrypter son oeuvre, ses intentions et son identité en prévision des mésinterprétations possibles à venir. Après un siècle de mystifications, Nietzsche revient pour s’expliquer :


Nietzsche Académie - Pourquoi prenez-vous la parole ?
Friedrich Nietzsche - Parce que la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains ont créé une disproportion qui les a empêchés de m’entendre et même de m’entrevoir. Dans ces conditions j’ai un devoir, celui de dire : Ecoutez-moi, car je suis un tel. Et n’allez surtout pas confondre.

NA - Très bien, alors qui êtes-vous M. Nietzsche ?
FN - Je ne suis nullement, par exemple, un croque-mitaine, un monstre moral, - je suis même, de par nature, à l’antipode du genre d’hommes qu’on a vénérés jusqu’ici comme vertueux. Il me semble, entre nous, que c’est justement ce qui me fait honneur. Je suis un disciple du philosophe Dionysos. J’aimerais mieux à la rigueur être un satyre qu’être un saint.

NA - Quel est votre but ? Améliorer l’humanité ?
FN - « Améliorer » l’humanité serait la dernière des choses que j’irais jamais promettre. Je n’érige pas de nouvelles « idoles ». Les renverser (et j’appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de son sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonges... Le « monde de la vérité » et le « monde de l’apparence »... je les appelle en bon français le monde du mensonge et la réalité...L’idéal n’a cessé de mentir en jetant l’anathème sur la réalité, et l’humanité elle-même, pénétrée de ce mensonge jusqu’aux moelles, s’en est trouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu’à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l’avenir, le droit suprême au lendemain.

NA - Quelle est votre philosophie ?
FN - Philosopher, comme je l’ai toujours entendu et pratiqué jusqu’ici, c’est vivre volontairement sur la glace et les cimes, à la recherche de tout ce qui est surprise et problème dans la vie, de tout ce qui, jusqu’à présent, a été tenu au ban par la morale. Combien un esprit supporte-t-il de vérité, combien en ose-t-il ? Voilà le critérium qui m’a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs.

NA - Et quelle est cette vérité ?
FN - Tout ce qui s’appelait « Vérité » jusqu’ici a été reconnu pour la forme la plus nuisible, la plus perfide, la plus sournoise du mensonge ; on a soulevé le voile du prétexte sacré, l’ « amélioration » de l’humanité, et on a découvert une ruse pour anémier la vie à mort, pour l’épuiser en lui suçant le sang. Avec la notion de l’homme bon, on a pris parti pour les faibles, les infirmes, les ratés, les gens malades d’eux-mêmes et tout ce qui doit disparaître ! On a contrecarré la loi de la sélection, on a fait un idéal de s’opposer à l’homme fier et bien venu, à l’homme qui dit « oui », qui est sûr du lendemain et qui garantit l’avenir – on a fait de lui le méchant... Et on a cru à tout cela ! Et on l’a appelé morale ! – Ecrasez l’infâme !

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12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 18:39

Bruno FavritRéponses de l'écrivain nietzschéen Bruno Favrit (link) au questionnaire de la Nietzsche académie. Bruno Favrit est l'auteur d'une biographie sur Nietzsche aux éditions Pardès (2002).

 

Nietzsche Académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?
Bruno Favrit - A quinze ans, j'ai découvert ''Ainsi parlait Zarathoustra'' et j'ai senti toute la puissance qui se tenait dans ces pages. Bien entendu, l'adolescent est plus prompt à s'enthousiasmer du moins je veux encore y croire, dans ce monde où la culture se traduit par une offre débridée et quasi illimitée dont la qualité n'est pas la partie émergente. Mais le signe que Nietzsche est une valeur sûre, c'est que trente ans après, je peux le retrouver avec le même étonnement, les mêmes battements de cœur. Je ne peux en dire autant d'auteurs qui ont illuminé ma jeunesse mais qui ont depuis nettement perdu leur pouvoir.

 

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?
B.F. - ''Le Crépuscule des idoles'' me semble une bonne entrée en matière. D'ailleurs, dans ''Ecce homo'', à propos de ce livre, Nietzsche a cette confidence : « C'est une exception parmi mes livres. Il n'y en a pas de plus substantiel, de plus indépendant, de plus révolutionnaire, de plus méchant [...] qu'on commence par lire cet écrit.». Et, contrairement à ce que j'ai fait, il faudrait presque terminer par le ''Zarathoustra''. Car il est formidablement crypté et il convient d'avoir côtoyé Nietzsche pour en goûter toute la substance hauturière. Entre ces deux, il ne faudrait rien négliger. On doit savoir que ses livres ont été composés sans véritable espoir qu'ils passent avant longtemps à la postérité. Conscient qu'il ne s'adressait qu'à une minorité, Nietzsche, qui a fini par s'éditer à compte d'auteur, ne s'est pas découragé, même s'il a quelquefois songé à s'orienter vers la poésie ou la musique. Je pense qu'il était conscient de la puissance de ses écrits. Il croyait en lui. Tout l'avantage de sa pensée est dans ce qu'il n'eut pas à la diluer pour complaire à un éditeur, aux critiques ou à un cénacle.

 

N.A. - Être nietzschéen, qu'est-ce que cela veut dire ?
B.F. - D'abord apprendre à penser par soi-même. Se doter d'une certaine forme de misanthropie  en tout cas ne point trop s'illusionner sur l'homme. Ensuite, s'obliger à affronter l'adversité et la bêtise sans se laisser étouffer par trop de compassion. C'est déjà beaucoup. Quand j'ai publié ma biographie sur Nietzsche, on m'a reproché d'en avoir restitué une image païenne. Mais je ne vois pas comment j'aurais pu en faire une autre lecture. Il encourageait la danse, la divagation sur les sommets en compagnie des ménades. Quant au Galiléen... on sait bien ce qu'il en pensait.

 

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?
B.F. - Je pourrais me défiler en disant qu'il n'appartient à aucune idéologie mais il faut tout de même noter que Nietzsche goûtait peu les ''socialistes'' qui montraient, selon lui, de profondes similitudes avec les chrétiens. Son attitude essentiellement aristocratique ne devrait pas nous faire penser que, s'il revenait en ce monde, il prendrait le parti de ceux qui ont renoncé à défendre les ouvriers pour se consacrer aux exclus, aux malades, brefs à ceux qu'ils ont tellement assistés et pommadés qu'ils ont tué en eux toute velléité de résistance. Si Nietzsche a pu être ''de gauche'', il y a bien longtemps.

 

N.A. - Quels auteurs sont nietzschéens ?
B.F. - Je vais certainement en oublier. Mais il me semble évident que des figures comme Montherlant ou Drieu lui doivent énormément. Cioran, est son fils spirituel. A l'étranger : Hamsun, Pessoa, Jünger, Henry Miller, Mishima... Quant à dénicher d'authentiques nietzschéens en ce début de siècle, c'est bien difficile. Peut-être Naipaul, Gòmez Dàvila et, par chez nous, le sociologue Michel Maffesoli qui prédit le retour de Dionysos. En revanche, si le nietzschéisme d'Onfray n'est pas une imposture, cela y ressemble fort.

 

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du Surhomme ?
B.F. - Les spécialistes n'ont pas fini de soupeser et de se prononcer sur cette notion. Il suffit pourtant de lire le Zarathoustra, même si son aspect parabolique peut dérouter. Le Surhomme, c'est celui qui vient se mettre au contact des hommes ceux de la place du marché  et qui, effrayé par tant d'inanité, s'en retourne sur les hauteurs. Il peut s'agir aussi de Dionysos reconceptualisé et infiniment libre et libéré si l'on conserve la majuscule. Pour moi, plus ''trivialement'', le surhomme est déjà celui qui sait « conserver la joie d'être son propre maître » (pour reprendre une formule de ''Humain, trop humain''). Lorsque l'ermite de Sils Maria écrit « mes livres ne parlent que de victoires remportées sur moi-même », il participe de sa tentative de s'ériger en surhomme. A ce sujet, je me suis fait cette réflexion : Nietzsche a été malade la majeure partie de sa vie au point qu'il a dû s'arrêter d'enseigner. Ce qui ne l'a pas empêché de donner par la suite une tonifiante leçon de vie et de grande santé à ses semblables. Comme quoi la maladie a du bon lorsqu'elle frappe des ''surhommes''. Il est préférable pour nous que le père de ''Zarathoustra'' ait éduqué le monde plutôt que la centaine d'étudiants de l'université de Bâle.

 

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche ?
B.F. - « Qui n'est pas un oiseau ne doit pas se risquer au-dessus des abîmes. » (Zarathoustra II - Des sages célèbres.)

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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 21:40
portrait.jpgRéponses au questionnaire de la Nietzsche académie d'Olivier Meyer, écrivain et poète, auteur du "Guide des citations Nietzsche" aux éditions Pardès (link) et de l'essai "Nietzsche Hyperboréen ou l'école du Surhomme" aux éditions du Lore (link).
 
Nietzsche académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?
 
Olivier Meyer - Nietzsche, c’est de la dynamite intellectuelle, un éveilleur de la conscience européenne. Je lui dois ma seconde naissance, la plus importante, celle du feu de l’esprit à l’image de Zeus qui foudroya Sémélé et donna naissance à Dionysos.

N.A. - Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?
O.M. - Lire et comprendre Nietzsche. Vivre et écrire avec son sang. Marcher dans l’ombre du Surhomme jusqu’au Grand Midi et le devenir.

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?
O.M. - "La Généalogie de la morale" et "L’Antéchrist" comme explosifs. "Ainsi parlait Zarathoustra" comme livre de chevet à méditer à toute heure.

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?
O.M. - De droite dans la mesure où Nietzsche est un aristocrate de l’esprit.
 
N.A. - Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?
O.M. - Gabriele d'Annunzio, Céline, Ernst Jünger, Drieu la Rochelle, Saint-Loup, Jean Mabire, Louis Pauwels, Dominique Venner, Olivier Mathieu, Bruno Favrit.

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du Surhomme ?
O.M. - Un avatar de Dionyos, un génie de la nature qui fait danser la vie.
N.A. -Votre citation favorite de Nietzsche ?
O.M. - « Der Mensch ist etwas das überwunden werden soll. Was habt ihr getan ihn zu überwinden ? » L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? (In « Ainsi parlait Zarathoustra » – Le Prologue).
 
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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 14:11

Thomas-Roussot.jpgRéponses au questionnaire de la Nietzsche académie de l’écrivain Thomas Roussot auteur du livre « Nietzsche, la déraison du vivant » aux éditions L’Harmattan (link).

Nietzsche Académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?
Thomas Roussot - Il m’a aidé à ne pas me soumettre aux idées de mon temps, à cultiver le sens de l’inactualité. A suivre son chemin existentiel avec une exigence éthique réfractaire aux compromis réducteurs.

N.A. - Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?
T.R. - Refuser l’esprit de système, les valeurs qui vont de soi, le politiquement correct, défendre la souveraineté de son être, et ce en toutes circonstances.

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?
T.R. - Ainsi Parlait Zarathoustra, pour une approche poétique et métaphorique de ses idées centrales.

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?
T.R. - Sa philosophie étant mutante, elle est difficilement réductible à une conception politique déterminée.

N.A. - Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?
T.R. - Peter Sloterdijk, Edouard Limonov, Dominique Venner, Gabriel Matzneff, Jean-Paul Bourre.

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?
T.R. - Celui qui face à la souffrance et l’absurdité de son existence, n’en déduit pas un verdict disqualifiant à l’égard du vivant.

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche ?
T.R. - Il faut encore porter du chaos en soi pour enfanter une étoile.

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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 17:40

Luc-Ferry.jpgRéponses du philosophe Luc Ferry au questionnaire de la Nietzsche académie.

 

Nietzsche académie - Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Luc  Ferry - C’est le plus grand philosophe contemporain. C’est celui qui ouvre véritablement la période contemporaine. On pourrait aussi faire commencer la période contemporaine avec Schopenhauer. C’est vraiment l’idée de généalogie, l’idée de soupçon, la critique du nihilisme, la mort de Dieu, tous les thèmes de la philosophie contemporaine vont se retrouver développés déjà par Nietzsche. Et donc c’est de très loin le plus grand philosophe contemporain. Pour moi il y a trois très grands philosophes. Il y a Platon et Aristote pour les Anciens. Il y a Kant pour les modernes. Et il y a évidemment Nietzsche pour les contemporains. C’est de loin le plus important.

 

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

L.F. - « Le Crépuscule des idoles » sans aucune hésitation. C’est à mon avis son meilleur livre. A la fois il est très drôle. On y retrouve toute l’ironie, tout l’humour de Nietzsche, tout le style de Nietzsche. Mais en même temps c’est un des livres les plus argumentés, un des plus clairs, un des plus charpentés sur le plan – j’allais presque dire – rationnel.

 

N.A. - Être nietzschéen qu’est-ce que cela veut dire ?

L.F. - Rien. Cela ne veut rien dire. Vous pouvez être nietzschéen de gauche, de droite, du centre ou d’ailleurs. Vous pouvez lui faire dire n’importe quoi. Il y a eu des nietzschéens de toutes tendances. Il y a eu des nietzschéens hitlériens, il y a eu des nietzschéens soixante-huitards, quasiment Cohn-Bendit. Ca veut rien dire du tout.

     

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

L.F. - Cela ne veut rien dire du tout. On peut lui faire dire ce qu’on veut. Evidemment que Nietzsche est plutôt un homme de droite. C’est quand même, malgré tout, foncièrement un antidémocrate. Il déteste absolument l’anarchisme. Ses textes sont extrêmement hostiles à tout ce qui prolonge le nihilisme, c’est-à-dire toutes les religions de salut terrestre. Le concept de nihilisme est très important. Quand il parle de la mort de Dieu, il veut parler de la mort de l’idéal au fond, de l’idéal au sens où l’idéal est inventé pour nier le réel. Il parle de la structure du nihilisme. Et la structure du nihilisme se prolonge évidemment aussi bien dans le communisme, le socialisme, l’anarchisme, le progressisme, les droits de l’homme, l’idée démocratique, etc. Et donc d’une certaine manière oui c’est quand même plutôt un traditionaliste qu’un homme de gauche. Nietzschéisme de gauche c’est comme hitlérien cool et stalinien pluraliste, ça n’a pas de sens.

     

N.A. - Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

L.F. - Non, il n’y en a pas. Il n’y a pas vraiment d’héritage de Nietzsche. Bien sûr il y a évidemment Foucault et Deleuze qui sont vraiment nietzschéens mais je ne les considère pas comme des grands auteurs.  Deleuze est un grand historien de la philosophie mais ce n’est pas un grand penseur, Foucault non plus. Parmi les romanciers, je pense qu’il y a une influence réelle de Nietzsche chez Thomas Mann, notamment dans le premier Thomas Mann, celui des « Considérations d’un apolitique ». Le seul très grand philosophe à mon avis au 20 ème siècle c’est quand même Heidegger et il n’est pas nietzschéen bien que son livre sur Nietzsche soit magnifique, c’est un très grand livre, mais ce n’est pas un nietzschéen. Personne n’est vraiment nietzschéen parce que Nietzsche est tellement original, tellement singulier et sa pensée, en vérité, est tellement cohérente. Ce n’est pas du tout un poète bien que ce soit un immense écrivain. Franchement sortir telle ou telle idée de Nietzsche, la sortir de son contexte, j’allais presque dire, systématique. Bien sûr je sais que ce n’est pas un penseur du système mais malgré tout, il a une pensée extraordinairement charpentée et cohérente.  Oui il y a des thèmes nietzschéens qu’on retrouvera même chez Heidegger par exemple. Abbau der Metaphysik ça vient directement de Nietzsche, la déconstruction ça vient directement de Nietzsche. La formulation est de Nietzsche lui-même. Mais on ne peut pas sortir un thème de son contexte en disant voilà ça c’est nietzschéen, non il faut qu’il y ait l’ensemble pour que cela ait du sens.  Paradoxalement Nietzsche est un penseur presque systématique.

 

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?

L.F. - Non. C’est un des rares thèmes de Nietzsche auquel je ne m’attaquerai pas. Parce que je trouve le thème extraordinairement flou. Il y a chez Nietzsche lui-même plusieurs interprétations du surhomme. Je trouve que ce n’est pas son meilleur concept. De tous les concepts nietzschéens, c’est vraiment le seul qui ne m’intéresse pas.

 

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche ?

L.F. - Il y en a deux qui me paraissent les plus importantes. « Ce qui a besoin d’être démontré ne vaut pas grand-chose » dans « Le Crépuscule des idoles ». Et puis une autre extraite de « La Volonté de Puissance » : « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations ». Je pense que ce sont ses deux paroles probablement les plus importantes.

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 20:14

Artur BalderRéponses de l'écrivain et réalisateur américain d'origine espagnole Artur Balder au questionnaire de la Nietzsche académie. Né en 1974, Artur Balder est l'auteur de romans historiques sur le chef germain Arminius et le duc saxon Widukind dont il a fait un film (link).

 

Nietzsche Académie -  Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Artur Balder - Il est le philosophe le plus important de toute l’histoire humaine.

 

N.A. - Être nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?

A.B. -Être proche de la compréhension de Nietzsche dans ses principales significations et conclusions existentielles comme autant de chemins ouverts vers de nouvelles perspectives comme le temps, la volonté et l’art.

 

N.A. - Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

A.B. - “Ainsi parlait Zarathoustra”

 

N.A. - Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

A.B. - Nietzsche est de la haute philosophie. La haute philosophie ne peut pas être enfermée dans un moule. Elle peut être interprétée dans autant de sens sociaux et politiques riches et complexes que peut l’être le comportement humain. Nietzsche sera « actuel » pendant les  cinq prochains millénaires tant ses pensées sont énormément en avance.

 

N.A. - Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?

A.B. - En tant que fait et par-delà la logique chronologique, Richard Wagner est l’un des auteurs le plus nietzschéen de tous les temps. Nietzsche fit l’expérience du surhomme avec Wagner. Des poètes grecs anciens comme Sappho, Simonide de Ceos ou Théocrite sont pour moi nietzschéens, ainsi que Friedrich Hölderlin… Puis après Nietzsche, suivant une logique chronologique, Jean-Paul Sartre, Martin Heidegger, Theodor W. Adorno…

 

N.A. - Pourriez-vous donner une définition du surhomme ?

A.B. - Le surhomme est la somme de toutes les forces humaines dans leurs possibilités maximales. C’est un phénomène psychologique, une compréhension de la propre volonté et une vision du développement du temps. Il n’y a pas de surhomme sans que ces deux éléments croissent jusqu’à un niveau différent de ce qui est communément compris comme volonté et temps. Le Surhomme est un artiste, peu importe ce qu’il ou elle fait et dans quelle activité, car la créativité, le jeu et le plaisir dans l’action est la motivation centrale de toutes choses dans le sens le plus sérieux et exigeant des ces mots.

 

N.A. - Votre citation favorite de Nietzsche ?

A.B. - « Formule de mon bonheur : un oui, un non, une ligne droite, un but…» [Nietzsche in « Le Crépuscule des idoles » - Maximes et pointes §44]

 

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 19:11

de BenoistRéédition d’un classique, les réponses d’Alain de Benoist le 28 janvier 2009 au questionnaire de la Nietzsche académie. Co-fondateur en 1968 du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), Alain de Benoist est l’auteur de l’essai Vu de droite couronné par l’Académie française qui traite notamment du Zarathoustra de Nietzsche.

 

Nietzsche Académie – Quelle importance a Nietzsche pour vous ?

Alain de Benoist – Je l’ai découvert assez jeune, lorsque j’étais en classe de philosophie, soit vers l’âge de seize ans. Ce fut un éblouissement. Une révélation. C’est ce qui explique que, sur le plan philosophique, Nietzsche soit resté pour moi une référence indépassable pendant près de vingt ans. Autour des années 1980, cependant, c’est à Heidegger que j’ai fini par donner la première place. J’ai en effet été sensible à la critique faite par ce dernier de la philosophie de Nietzsche. Heidegger opère une distinction rigoureuse, qui a pour moi été décisive, entre ontologie et métaphysique. Il montre que, chez Nietzsche, la Volonté de Puissance – en réalité, Volonté vers (zur) la Puissance – est en péril de devenir simple volonté de volonté. Comme Nietzsche, Heidegger accorde une importance considérable à la question du nihilisme, mais il montre aussi que, face au nihilisme, la tâche la plus urgente n’est pas tant de substituer des valeurs à d’autres valeurs, fussent-elles opposées, mais de sortir de l’univers de la valeur, qui est une mutilation de l’Etre. Sa conclusion est que Nietzsche, dans la mesure où il demeure prisonnier de l’univers de la valeur, reste encore dans la métaphysique. Enfin, sur la question de la vérité, question nietzschéenne par excellence, ce que déduit Heidegger d’une méditation sur la notion grecque d’aléthéia, me paraît d’une profondeur inégalée.

Cela dit, Heidegger n’est pas à ranger parmi les adversaires de Nietzsche. Il le critique, certes, mais il le prolonge aussi. On peut penser qu’il va plus loin que lui. La mise en perspective de la pensée nietzschéenne ne m’a donc pas conduit à l’abandonner, tant s’en faut. Il reste à mes yeux un tournant majeur de l’histoire de la pensée, un immense démystificateur, en même temps qu’un incontestable professeur d’existence.

 

 NA – Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?

AdB – Tous, bien entendu. Et l’on est d’autant moins excusable de s’en tenir à la lecture des œuvres les plus connues que l’on dispose aujourd’hui en France d’une excellente traduction de l’édition Colli-Montinari, qui a notamment l’immense mérite de proposer l’intégralité des fragments posthumes. Mais pour aborder Nietzsche, je conseillerais en priorité Le crépuscule des idoles (surtout pour son chapitre « Comment le “monde vrai” devient enfin une fable »), et plus encore La généalogie de la morale. A moins qu’on ne préfère commencer par son premier livre, L’origine de la tragédie (1872), dont il disait lui-même qu’il fut sa « première transmutation de toutes les valeurs ». Il faut en revanche éviter Ainsi parlait Zarathoustra, qui attire toujours le lecteur peu familier de Nietzsche parce qu’il paraît facile à lire, alors que, s’il est en effet « facile à lire », il est aussi très difficile à comprendre pour qui n’a pas déjà pénétré dans les arcanes de la pensée nietzschéenne.

Enfin, on ne saurait aborder Nietzsche sans avoir un minimum de connaissance de la philosophie en général. Certes, Nietzsche n’est pas qu’un philosophe, au sens usuel du terme, mais il est aussi et d’abord cela. Qui n’est pas familiarisé avec l’histoire de la philosophie passera, en le lisant, à côté de bien des choses ou, pis encore, en tirera des conclusions erronées. Le fait que les œuvres de Nietzsche paraissent d’un accès « facile » – elles le sont en effet, comparées à celles de Kant ou de Hegel – explique qu’aucun philosophe, peut-être, n’a été autant que lui victime de contresens nés d’une information fragmentaire ou de lectures trop superficielles. C’est ce genre de contresens, par exemple, que commettent ceux qui voient dans la Volonté de Puissance une exaltation de la force physique, voire de la force brutale, alors qu’elle trouve avant tout chez Nietzsche sa source dans le détachement moral.


NA – Etre nietzschéen, qu’est-ce que cela veut dire ?

AdB - Je me le demande parfois, tant il y a chez certains de prétention à se déclarer tels. Henri Birault voyait juste, à mon avis, quand il disait qu’un « nietzschéen » est quelqu’un qui pense avec Nietzsche, et non pas comme lui. Nietzsche nous apprend un certain nombre de choses ; encore faut-il comprendre ce qu’il nous apprend. Etre nietzschéen, par exemple, c’est comprendre ce que signifie l’Eternel Retour, et se conformer soi-même à cette compréhension. C’est comprendre que le non-être n’a aucune teneur ontologique, et que la Vérité à majuscule n’est qu’un moyen de nier la vérité tout court, c’est-à-dire le réel. Avec Nietzsche, nous apprenons en effet à distinguer le « monde vrai » du réel, à faire appel au certum contre le verum. Le « monde vrai » est une fable. Le monde réel échappe à la Vérité dès l’instant que l’on a radicalement récusé l’au-delà : plus de « monde des apparences » s’il n’y a pas de monde des essences. Nietzsche ne récuse pas l’idée qu’il y a des choses véridiques et d’autres qui sont fausses, inexactes ou illusoires. Il dit que la Vérité est mensonge, mais mentir implique encore d’admettre qu’il y ait quelque chose qui soit non mensonger. La « vraie vérité » – la vérité de l’Etre – se moque de la vérité, comme la vraie raison se moque de la raison et la vraie morale de la morale.

Etre nietzschéen, c’est comprendre ce que veut dire Nietzsche lorsqu’il dénonce ceux qui se veulent porteurs de « la plus longue mémoire », c’est-à-dire les « derniers hommes » (ceux qui « clignent de l’œil »), ces hommes auxquels appartient l’avenir immédiat et auxquels il oppose, dans La généalogie de la morale, la nécessité bienfaisante de l’oubli. La mémoire est le fondement de la morale, l’oubli la condition de l’innocence et de la création. Si Nietzsche se tourne vers les Grecs, ce n’est pas seulement, comme le dira Heidegger, parce que se mettre à leur écoute c’est se donner la possibilité d’un nouveau commencement, mais aussi parce que, pour lui, les Grecs sont ceux qui ont le plus aimé la vie : ils l’ont aimée au point de n’avoir pas eu besoin qu’elle ait un sens.

     

NA – Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?

AdB –  La Vénus de Milo est-elle de droite ou de gauche ? Et la philosophie de Parménide ? Indépendamment du fait que les termes de « droite » et de « gauche » n’ont jusqu’à présent jamais reçu de définition satisfaisante (et qu’ils tendent à perdre aujourd’hui toute signification), il est évident que Nietzsche n’est pas un doctrinaire politique, même s’il s’est exprimé, en diverses occasions, sur un certain nombre de questions politiques (il critique l’idée de progrès, le socialisme égalitaire, le nationalisme allemand, l’antisémitisme, etc.). Nietzsche s’est engagé plutôt sur le terrain de l’anthropologie politique, dans l’intention d’apprendre à agir et penser autrement en politique. Il ne trace pas les contours d’une théorie politique, mais s’interroge sur le fondement de l’ordre politique.

L’une de ses caractéristiques, par ailleurs, est qu’il n’a pas seulement influencé des penseurs, mais aussi des écrivains, des artistes, des hommes d’action. La raison tient à sa philosophie, au fait que les concepts à partir desquels il argumente diffèrent complètement, par exemple, du cogito cartésien, de l’impératif catégorique kantien, de l’Aufhebung hégélienne, de la durée bergsonienne, etc. Ce ne sont pas des concepts qui font système, mais des « ferments » qui engendrent avant tout des images. C’est ce qui explique que sa pensée ait pu marquer Thierry Maulnier, Paul Valéry, Roger Caillois, David Herbert Lawrence, Cioran ou Michel Tournier, sans oublier la vaste majorité des auteurs de la Révolution Conservatrice allemande (à la notable exception de Carl Schmitt), tout autant que des hommes « de gauche » comme Georges Bataille, Pierre Klossowski, Jack London, Georges Palante, George Bernard Shaw, Michel Foucault ou Gilles Deleuze (qui, comme Nietzsche, assignait à la philosophie la tâche de lutter contre la bêtise, celle-ci se définissant chez lui comme ce qui réduit les différences au semblable et le singulier au catégorisable). On peut donc très bien être un « nietzschéen de droite » ou « de gauche ». Inversement, la vulgate d’extrême droite sur la « volonté de puissance » et la « grande santé », qui se réclame de Nietzsche (généralement sans l’avoir beaucoup lu) pour légitimer le darwinisme social, la loi de la jungle, la haine de l’Autre et le déchaînement des instincts, n’a d’égale en bêtise que les condamnations haineuses d’une gauche qui confond immoralisme et amoralisme. Les uns et les autres se font d’ailleurs de Nietzsche la même idée fausse, les uns pour l’encenser ou l’embrigader, les autres pour le dénoncer comme un auteur répulsif.

 

NA – Quels auteurs sont nietzschéens ?

AdB - Vaste question. Si l’on s’en tient au champ de la pensée contemporaine, je dirais que, plus que Michel Maffesoli, qui tend à tirer le dionysiaque vers l’orgiaque collectif et l’exubérance sociale, le philosophe français le plus « nietzschéen » est à mes yeux Clément Rosset. Démystificateur tout comme le fut Nietzsche, Rosset a passé sa vie à critiquer la « duplication » du réel, à affirmer le caractère tragique de l’existence et la nécessité de l’éprouver avec allégresse et reconnaissance. Nietzsche dénonçait les « arrière-mondes » d’où proviennent la métaphysique, la religion et la morale. Pour Rosset, le réel est « idiot » au sens étymologique, c’est-à-dire singulier, absolument dépourvu de double ou de miroir. Le monde n’est porteur d’aucun sens global, il n’est redevable d’aucune interprétation morale, il n’est justifiable d’aucun devoir-être, et c’est en le reconnaissant comme tel qu’on accède à la joie. Gai savoir, amor fati : comme chez Nietzsche, pour qui la gaieté était de toute évidence d’essence musicale, le thème central de la pensée de Clément Rosset est la joie, l’allégresse, la jubilation.

 

NA – Pourriez-vous donner une définition du Surhomme ?

AdB - Deux réponses doivent d’emblée être écartées : celle qui interprète la thématique du Surhomme comme une incitation faite à l’homme de se dépasser lui-même, et celle qui voit dans le Surhomme une sorte de superman, doté de pouvoirs surmultipliées. La première est banale : déjà chez Aristote, l’homme se dépasse lorsqu’il atteint son telos. La seconde est absurde. Nietzsche a d’ailleurs lui-même démenti, non sans rudesse (« d’autres ânes savants m’ont soupçonné de darwinisme »), l’idée que le Surhomme représenterait une race supérieure appelée à supplanter l’espèce humaine, à la suite d’un processus d’évolution ou de mutation ayant un rapport avec les biotechnologies ou la sélection naturelle : « Je ne pose pas ici ce problème : qu’est-ce qui doit remplacer l’humanité dans l’échelle des êtres ? […] mais : quel type d’homme doit-on élever, doit-on vouloir » (L’Antéchrist). On déraille, par conséquent, dès que l’on imagine le Surhomme à l’enseigne d’un quelconque superlatif, d’un simple « plus ». Le Surhomme est Über-Mensch, c’est-à-dire cet homme qui se tient au-dessus de l’homme tel qu’il a été jusqu’à présent, mais qui en même temps accomplit sa vérité destinale. Lorsque Nietzsche dit que l’homme est « quelque chose qui doit être surmonté » (et non pas « dépassé »), il faut mettre ce propos en rapport avec ce qu’il écrit par ailleurs sur la façon dont l’homme s’est institué comme un sur-animal, en surmontant la bête qui était en lui, puis en s’égarant dans l’au-delà (Humain, trop humain, I, 40). La vie elle-même se définit comme « ce qui doit toujours se surmonter soi-même » (Zarathoustra, II).

Personnellement, je ne donne pas au Surhomme une place centrale dans la pensée de Nietzsche, dans la mesure où il ne m’apparaît que comme un prolongement, si l’on peut dire, de ce que le philosophe écrit à propos de l’Eternel Retour. C’est ce dernier thème qui est véritablement central, car il constitue la toile de fond sur laquelle s’inscrivent toutes les autres interrogations nietzschéennes. Selon la position que l’on adopte à son endroit, l’Eternel Retour est en effet révélateur de capacité d’affirmation ou de nihilisme. En outre, le Retour du Même est en même temps Retour de ce qui diffère, car « il n’y a que la différence qui se répète » (Deleuze). Avec le thème du Retour, Nietzsche critique bien entendu toute conceptualisation d’un temps linéaire, toute forme de conception linéaire de l’histoire, depuis le monothéisme biblique jusqu’à la philosophie historiciste de Hegel et de ses épigones. Mais il n’en revient pas non plus au temps cyclique des cultures archaïques. A la ligne, il n’oppose pas le cercle, mais la sphère. L’Eternel Retour est éternellement retour, il est éternel commencement. « A chaque instant l’Etre commence », dit Zarathoustra.

Le Surhomme est d’abord celui qui a acquis la capacité de vouloir l’Eternel Retour, celui qui a réalisé en lui-même une métamorphose de la relation « trop humaine » à la temporalité, une métamorphose de son « voir » qui est aussi une métamorphose de son désir, en ce qu’étant devenu capable de penser, par-delà bien et mal, mais avec un amour joyeux, l’innocence du devenir et la tragédie de l’existence, il s’est aussi délivré du ressentiment. Le Surhomme porte remède au nihilisme en le surmontant (überwinden). Il s’affronte au nihil en mettant en langage le monde de la physis. Ce que Nietzsche définit comme aristocratique par excellence, c’est le « pathos de la distance » (La généalogie de la morale). Le Surhomme est capable de cette distance. Il n’est plus un esclave de l’immédiateté, au sens de la Vorbandenheit (l’être-là-devant) heideggérienne, mais il n’est pas non plus un solitaire. Nietzsche dit très clairement l’importance qu’il attache à la constitution du corps social, et même à l’« ek-stase » du vivre ensemble. Le Surhomme n’est pas un individu, mais un Type, une Forme, et à ce titre il a besoin de la communauté de ses pairs. C’est par là qu’il peut être aussi un pont, un projet, avant de devenir le « sens de la Terre ».

 

NA – Votre citation favorite de Nietzsche ?

AdB - « Il n’y a pas de phénomènes moraux, il n’y a que des interprétations morales des phénomènes ». Mais j’aime aussi celle-ci : «Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui ».

 

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